Le phénomène-lumière : une mutation de la vie sensible

Le terme grec qui dénote le « soleil », première source de lumière, est phos, mot qu’on retrouve en français dans le mot phosphorescence. Il est étroitement apparenté au mot phainomenon, qui a donné phénomène, littéralement « ce qui vient à la lumière », « ce qui apparaît », le préfixe phéno- désignant « ce qui brille et resplendit », comme phos, comme le soleil. Le « visible », c’est le lumineux, l’éclairé, l’illuminé : ce qui est mis en lumière, ce qui est mis au jour. Et les phénomènes dénotent tout ce qui se rencontre « sous le soleil », comme on dit couramment. Ainsi parler d’« art visuel », c’est parler des arts de la lumière autant que des arts du visible, qui sont inséparables. La prédilection que les arts médiatiques manifestent aujourd’hui pour les phénomènes lumineux en témoigne avec éloquence: la photographie et le cinéma en étaient déjà la preuve, mais l’avènement des écrans numériques accentue cette parenté entre l’éclairant et l’éclairé, l’illuminant et l’illuminé… la lumière et les images y étant engendrées conjointement, générées de manière concomitante, quasi indistincte… contrairement à l’image photographique, toujours éclairée de l’extérieur, par la lumière naturelle ou artificielle, et aux images cinématographiques, rendues visibles grâce à un projecteur. La nouvelle matière de l’image n’est plus le pigment ni le sel d’argent, mais la lumière elle-même, consubstantielle aux formes et aux couleurs.

Une nouvelle phénoménologie en découle, où il n’y a plus d’opposition entre un principe actif du visible, que serait la lumière, agent du visuel ou de la vue, et un principe passif qu’incarnerait le phénomène, recevant sa visibilité du premier. Du coup la valeur symbolique de la lumière a profondément changé : elle a perdu son caractère quasi divin de « cause première », comme dans la philosophie platonicienne, où phos et eidos sont étroitement liés, et prend une dimension plus immanente où elle devient à la fois outil et matériau, médium et média à part entière, substance même de la création artistique relative à chaque pratique ou à chaque expérience et non plus essence suprême de l’acte créateur envisagé dans l’absolu. Nous allons examiner la portée de ce changement dans les œuvres plastiques de James Turrell, les installations multimédia de Bill Viola et les vidéos de David Moore en nous demandant comment elles modifient en profondeur la sensibilité esthétique propre à notre époque dite post-historique.


Pierre Ouellet

Pierre Ouellet holds the Canada Research Chair in 
aesthetic and poetic l’Université of Quebec in Montreal. researcher and 
writer, he has published over thirty d¹une d¹ouvrages, many trials 
on art and literature: Asylums. d¹accueil languages ​​(Fides, 2002), 
meaning l¹autre (Liber 2003) The first comer. Poetics of passing (The 
Noroît 2003) L¹esprit migratory (VLB éditeur, 2005) By dint of view (The 
Chillwind 2005 Governor General’s Award), Outland. Poetic and political 
l¹extériorité (Liber 2007) and Out of time. Poetics of post-history (VLB 
editor, 2008). His most recent books of poetry include: 
L¹Avancée alone in l¹insensé (The Noroît, 2001) Free Zone. Liber asylum 
(The Noroît, 2004) and Depositions (The Chillwind 2007 Festival Award 
International Poetry Trois-Rivières). Recipient of novel Prize 
l¹Académie letters of Quebec to Golden Legend (L¹instant same, 
1997), he published five stories with Still. Shots grouped (L¹instant 
Similarly, 2000) and A shadow among shadows (l¹Hexagone, 2005). Member of the 
Royal Society of Canada, he is director of the collection “The self and 
l¹autre “VLB editor.